Le problème s’immisce depuis quelques années dans de nombreux concours internationaux de photographie nature. La raison est le nombre sans cesse croissant de photographies manipulées (parfois à l’extrême). Parfois, les organisateurs s’abstiennent de dévoiler ces problèmes au public, par peur de créer un sentiment d’incertitude dans le monde de la photographie nature.
La GDT et le jury 2009 du EWPY s’expliquent sur la procédure de jugement des photos et sur les conséquences de l’arrivée du numérique.
Un boom des manipulations
En 2005, 43% des photographies étaient numériques… contre 95 en 2009 !
Si les retouches étaient rares et facilement décelables (copie ou effacement d’un animal entier, par exemple), leur nombre à considérablement augmenté et entraine de nombreuses disqualifications. Si ces retouches sont acceptées et traitées pour les agences et les ventes aux particuliers, elles sont contraires aux règles des concours.
Délibérées ou accidentelles ?
L’arrivée des retouches sélectives (type tampon) a favorisé les problèmes.
Le scenario typique : le photographe prend son cliché puis retouche au tampon les zones inutiles de l’image. Plusieurs mois après, en préparant sa participation à un concours, il prépare son JPG sans même revérifier le fait qu’il avait, ou non, modifié son raw auparavant. Une photo qui s’avérera contraire aux règles…
Nous insistons néanmoins sur le fait que la majorité des photographes respectent les règles
L’artificiel attire l’oeil
Il est étonnant et en même temps alarmant de voir que des photographes sont potentiellement donnés vainqueurs avant que leurs images soient vérifiées ; souvent, beaucoup d’entre eux doivent être disqualifiés car ne respectant pas les règles. Il semble donc que les images retouchées ont de meilleures chances avec les panels de juges
Examen approfondi
Les examens des éventuelles manipulations sont indispensables pour assurer une justice entre tous les participants. Pour être clair : celui qui a sciemment enfreint les règles en envoyant une image manipulée handicape les autres participants, les juges et le public ! Une pratique comparable au dopage dans le sport. Mais cela porte aussi atteinte à la réputation de la photographie nature.
La retouche numérique est peut-être à l’ordre du jour dans beaucoup d’autres domaines photographiques, mais certainement pas dans la photographie nature.
Qu’est ce que la manipulation ?
Les règles varient et évoluent selon les concours et résultent d’une progression technique. Il y a des règles de bases que tout organisateur respectable impose, comme l’interdiction d’enlever des éléments dans une photographie.
Deux exemples
Les deux images suivantes illustrent le problème. Elles avaient été pre-sélectionnées par le jury mais ont du être disqualifiées quand il s’est averé qu’elles avaient été trafiquées. Beaucoup de retouche numérique se font sur des images monochromes, avec souvent un fond blanc. Dans beaucoup de cas, tout le fond ainsi que des éléments sont supprimés. Si vous avez déjà essayé de faire ça uniquement avec votre appareil photo, vous en connaissez la difficulté.
Chouette
Des éléments de l’arrière plan ont été supprimés. Dans les images monochromes, ce genre de pratique est courante. Cette manipulation peut généralement être décelée sans même le fichier RAW
Arbre
Coloration sélective, changement de la tonalité. Ces quelques changements peuvent suffire à rendre l’image attirante pour le jury.
Détection des fraudes
La GDT a développé des méthodes pour examiner les photographies et y déceler des retouches. Les preuves peuvent seulement être établies en examinant le fichier original RAW. Depuis 2008, les photographes sont tenus de donner leur fichier RAW quand il y a soupçon de manipulation. Des outils existent désormais pour analyser des fichiers JPG sans avoir à vérifier le fichier original. Ils seront de plus en plus utilisés pour les concours de photographie nature dans les années à venir. Nous appelons les participants à bien s’assurer que leurs images sont en adéquation avec les règles des concours.
Positions de deux juges 2009 du EWPY
Theo Bosboom (Pays-bas):
Etre juge fut une expérience incroyable.
Le premier jour était plaisant et excitant : j’ai rarement vu autant de belles images dans une si courte période. Il a été difficile de pre-sélectionner 20 images par catégorie ; beaucoup de belles images ont du être éliminées, à regret.
Le deuxième jour était encore très agréable, mais a amené beaucoup de frustration. Après avoir vu les fichiers RAW, nous avons du éliminer beaucoup de photos sélectionnées, car les règles avaient été enfreintes par les photographes. Parfois, cette décision était simple, par exemple quand toute sorte d’éléments sont supprimés de l’image, ou quand l’image est un gros crop de l’original (un crop de 30% maximum est autorisé). Dans d’autres cas, la décision a été moins évidente et a requis des discussions entre les membres du jury. Il est par exemple difficile de déterminer jusqu’à quelle point le contraste et la température des couleurs peuvent être changés sans dénaturer le « message voulu par le photographe »
La discussion a montré que ce n’est pas facile du tout d’établir des règles non ambigües, et qu’il y aura toujours des discussions et des opinions différentes. D’un autre côté, je pense qu’il est bien de faire des règles strictes et des limitations. Bien sur le GDT devra régulièrement évaluer si des changements sont nécessaires, mais selon moi, les règles actuelles ne sont pas mauvaises du tout et donnent des chances équitables à tous.
En outre, je pense que les photographes devraient être plus critiques avec eux-mêmes et faire un peu plus attention aux changements qu’ils font sur leurs images. Parfois, il semble que des photographes suppriment tous les éléments gênants et boostent le contraste et la saturation jusqu'à des niveaux irréels, sans se demander si cela améliore vraiment l’image. Nous avons dû supprimer plusieurs images qui, sans ces manipulations, auraient gagné un prix.
Dr. Siegmar Bergfeld (Allemagne):
J’ai été frappé encore une fois de voir comment l’intensité des images a été amplifié par l’utilisation du numérique. Beaucoup d’images scotchantes ont été identifiées comme contraires au règlement. Ce fut tâche difficile que d’exclure de grandes images à cause de manipulations abusives. J’en suis venu à me demander : devrait-on critiquer les photographes ou nos propres règles ?
[…]
Maintenant, avec la photographie numérique à portée de main, les possibilités d’améliorer nos images ont été décuplées. Selon moi, nous devrions parler de cela librement plutôt que d’en faire un taboo (une solution beaucoup plus forte serait de lier une petite copie du raw avec l’image correspondante). Pour éviter toute mésentente : copier des éléments dans une image, modifier son sens principal, et tout changement non indispensable transforment la photographie nature en un élément indigne de confiance et fragile. Mais souvent, les belles images ne viennent pas du fait de l’ajout des éléments mais au contraire… de l’art d’en faire le moins possible.